Autour de Winfried Georg Sebald et d'Austerlitz

Winfried Georg Sebald est né le 18 mai 1944 à Wertag sur Allgaü, en Bavière du Sud, pendant la seconde guerre mondiale. La mémoire de cette période, couplée au silence de la génération de son père sur la guerre - alors même que ce dernier était officier de la Wehrmacht -, ne cessera de le hanter. Cette occultation de l'Histoire dans l'Allemagne de son enfance est fondatrice pour comprendre son oeuvre.
A partir de 1976 il s'exile définitivement en Angleterre, où il occupe un poste de professeur d'université. En décembre 2001, à seulement 57 ans, il décède tragiquement suite à un accident de voiture. 

"J'ai grandi,
En dépit de l'époque par ailleurs effroyable,
Au pied du versant nord des Alpes sans avoir, me semble-t-il, 
La moindre idée de la destruction" (D'après nature)

Tout au long de son parcours, son rapport à la germanité est empli d'ambiguïté : il se fait appeler "Max", jugeant son prénom trop wagnérien ; il écrit tous ses récits en langue allemande alors même qu'il réside en Angleterre durant de longues années. Sebald fait en effet partie de cette génération d'écrivains allemand d'après-guerre qui ont un lien souvent douloureux et important avec l'histoire et la politique.
Sebald entre tardivement en écriture: il fut l'auteur d'article et d'essais universitaires mais son premier texte littéraire, D'après Nature, poème élémentaire, paraît en 1988 alors qu'il a 44 ans. 
Pour un parcours dans ses différentes oeuvres, vous pouvez consulter la brochure hommage éditée par Actes Sud en 2009, à l'occasion de la traduction d'entretiens avec l'auteur parus sous le titre L'archéologue de la mémoire

Portrait de Sebald par Hans Peter Tripp

Le sujet de prédilection de Sebald est sans doute le passé, ou plutôt les traces du passé dans le présent, dans les mémoire et dans les paysages. 
Les émigrants (1996), texte qui se situe entre le document, l'enquête et la fiction, a contribué à la reconnaissance de Sebald en Allemagne, aux Etats-Unis et en Angleterre : ce texte a suscité une grande émotion et plusieurs critiques ou écrivains (Susan Sontag, Paul Auster, entre autres) ont salué sa parution. 
Les émigrants fait sortir de l'ombre les vies de quatre personnages, pour la plupart juifs d'origine allemande ou lituanienne, des exilés brisés par le mal du pays ou la séparation.  L'exil est présenté dans ses conséquences douloureuses et tragiques, conduisant au désespoir et à la mort.
Sebald tente de reconstruire la vie de ces personnages en mêlant entretiens et photographies, mais l'existence de ces émigrants semble s'effacer peu à peu, comme s'il était impossible de les sauver de l'oubli qui les attend.


"Mais quand j'ai sous les yeux,
sur un tableau, les nervures
de la vie passée, je me dis toujours
que cela a quelque chose à voir
avec la vérité" (D'après nature)

Mais Sebald ne s'intéresse pas seulement à la seconde guerre mondiale, et évoque également  le colonialisme européen de la fin du 19e siècle. Il pourrait être qualifié de "promeneur solitaire", qui ne cesse d'arpenter des paysages et des villes dont il retrace l'histoire, patient archéologue de la mémoire dont les textes s'inscrivent sous le signe de Saturne, cette planète des mélancoliques.

L'originalité formelle de l'oeuvre de Sebald a été mainte fois soulignée : il intègre en effet à ses récits des photographies, issues de sa collection personnelle. Cette pratique singulière instaure un véritable dialogue entre l'image et le texte, où la photographie n'est jamais simple illustration.
Dans Austerlitz (2002 pour la parution française) son seul récit de fiction - où l'on peut trouver trace, cependant, d'éléments  biographiques - les photographies ont une valeur mémorielle indéniable et accompagnent le cheminement du personnage principal dans sa propre histoire. 

Barthes / Sebald et la photographie
Agata (photographie extraite d'Austerlitz)
Nombre de liens entre Sebald et Barthes (avec La Chambre claire) pourraient être tissés, et nous les aborderont prochainement. Comme Barthes, Sebald attribue à la photographie un pouvoir quasi magique, une valeur épiphanique (voire spectrale!) :

" (...) pour moi, les photographies sont une des incarnations des disparus, particulièrement les photographies les plus anciennes de ceux qui nous ont quittés. Quoi qu'il en soit, à travers ces images, ils ont véritablement pour moi une sorte de présence spectrale. Et cela m'a toujours intrigué. Cela n'a rien à voir avec un phénomène qui relèverait du mystique ou du mystérieux. C'est juste le vestige d'une manière archaïque de voir les choses." (L'archéologue de la mémoire, p.42)

De même, Sebald souligne  l'importance de la photographie dans l'évolution du / des regards et de la perception:

"L’acte de faire une image photographique, qui prétend être la chose vraie mais qui n’est rien de tel, a transformé notre perception de soi, notre perception des autres, notre notion du beau, de ce qui restera et de ce qui s’effacera. » (cité par R. Kahn, "La photographie dans Les Anneaux de Saturne", in A travers les modes, Publication de l'université de Rouen, p.34)

Enfin, on sait que Sebald a lu La Chambre claire, puisqu'il y fait référence en évoquant l'usage de la photographie dans Les émigrants

"C’est un sentiment très commun de regarder une vieille photo et de se demander ce qu’elle signifie. Dans La Chambre claire de Roland Barthes, il y a la photo d’un garçon à l’école, en tablier, qui s’est levé de son banc [Ernest, Paris, 1951, par Kertész]. Barthes dit à cet endroit-là qu’il aimerait savoir ce qu’il est devenu : « Il est possible qu’Ernest vive encore aujourd’hui : mais où ? comment ? Quel roman ! » C’est de ce mécanisme que je parle, de l’appel de quelque chose de plus grand que l’image et qui en est la suite. Depuis le 19e siècle, le problème de beaucoup d’auteurs est d’apporter la preuve de la véracité de leur récit. Dans ce contexte, la photographie fonctionne très bien."

Austerlitz, entre histoire personnelle et histoire collective

Manuscrit d'Austerlitz
Sebald, qui qualifie ce récit d'"élégie en prose" s'est souvenu de la pratique du montage, héritage de Walter Benjamin et de Bertold Brecht. Les photographies font récit et leur juxtaposition développe les associations d'idées et le développement d'un certain art du regard. L'ensemble constitue un véritable atlas de la mémoire.
Pour lire et déchiffrer le récit, il nous faut être attentif aux traces et aux coïncidences. Austerlitz est historien de l'architecture : dans le récit, on remarque le retour d'un motif architectural récurrent, celui de la forme en étoile, qu'on trouve d'abord dans l'architecture militaire, par exemple avec la forteresse de Saarlouis.


Dès la page 32 (édition Folio), cette structure fait retour avec le camp de Breendonk, "bastion en forme d'étoile". Breendonk était l'un des camps nazis situés les plus à l'ouest de l'Europe, où séjournèrent environ 3 500 détenus de 1940 à 1944. 
Cette structure en étoile est un des motifs récurrent du récit. C'est aussi, et ce n'est pas un hasard, la forme qui structure le camp de Terezin (Theresienstadt)...

Plan du camp de Terezin

Pour aller plus loin....

  • Un blog incontournable pour s'immerger dans l'oeuvre de Sebald : en anglais, mais c'est une passionnante plongée dans les lieux et l'imaginaire sebaldien, faisant une large place à l'image.
  • Un autre blog, en français cette fois. Il n'est pas uniquement consacré à Sebald mais l'analyse des images y est remarquable et les approches toujours passionnantes.
  • Un article de Fabula sur la mémoire chez Sebald.
  • Un lien vers un recueil d'actes de colloque: un article est consacré à la photographie dans Les anneaux de Saturne de Sebald.

This entry was posted in ,. Bookmark the permalink.

1 Response to Autour de Winfried Georg Sebald et d'Austerlitz

  1. Bonjour
    je ne veux pas chipoter, bel article et belles illustrations, juste correction de deux coquilles;
    Le village s'écrit Wertach et la région Allgäu.
    A part cela il y a un beau site (en allemand) dédié à lui et son œuvre : http://www.wgsebald.de/

    Cordialement
    Martin Rass

Leave a Reply