Photographies, autobiographies (et "photofiction")

Renouveau de l'autobiographie

A partir de 1975, le genre autobiographique connaît un regain d'intérêt, avec trois publications majeures:  

Roland Barthes par Roland Barthes: autobiographie étonnante et innovante, dans laquelle Barthes inclut des photographies façon "album de famille" qui sont autant de points de départ à la réflexion, et qui met en place un rapport à soi interrogatif. Barthes a conscience de la difficulté de se saisir soi-même en tant que sujet. Qui plus est, avec Lacan, on a compris que le sujet est quelque chose qui échappe, que l'identité est une construction fantasmatique. Il y a donc là, pour aller vite, matière à fiction: Barthes va se voir à travers les images qu'il a de lui-même...Il n'y a "[...] pas plus pur imaginaire que la critique (de soi). La substance de ce livre, finalement, est donc fatalement romanesque", écrit-il. 






W ou le souvenir d'enfance, de Georges Perec. Le livre décrit "l'histoire d'un cheminement" mais sa rédaction a permis à Perec de réaliser "le cheminement de son histoire". Il faut souligner l'originalité formelle de W ou le souvenir d'enfance : le récit, autobiographique et fragmenté, d'une vie d'enfant pendant la guerre alterne avec un récit fictionnel sous la forme d'un roman d'aventures. Ainsi, coexistent récit de soi et récit fictionnel, pour montrer le drame d'une vie construite sur le refoulement. Perec s'appuie sur des photographies d'enfance pour retrouver ses souvenirs. C'est que, comme le dit Roland Barthes dans La chambre claire, le "référent" y adhère : cependant, Perec se rend compte que la photographie, si elle peut être support de la mémoire, ne dit rien en tant que telle, ne restitue rien (elle aussi peut devenir matière à fiction...). 




Le pacte autobiographique de Philippe Lejeune, essai de référence sur le genre autobiographique. Voici ce que dit P. Lejeune de W ou le souvenir d'enfance :   "Lire W ou le souvenir d’enfance est une vraie torture. C’est une machinerie à laquelle le lecteur doit collaborer pour accéder à l’insupportable, à cette vérité qui n’est pas dite et qu’il doit prendre en charge."
L'autobiographie, écrit P. Lejeune, c'est cet "engagement que prend un auteur de raconter directement sa vie (ou une partie, ou un aspect de sa vie) dans un esprit de vérité". Il y a donc un pacte établi avec le lecteur, celui que revendiqua jadis Rousseau au début de ses Confessions : "Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi."




Bien entendu, Austerlitz de Sebald et W ou le souvenir d'enfance de Perec présentent de nombreux points communs, au niveau thématique (la figure de la mère, le lien entre histoire intime et collective) mais aussi dans les problématiques posées. En voici quelques-unes: 
- comment dire, comment représenter l'innommable et l'indicible de l'Holocauste? 
- dans quelle mesure la photographie peut-elle prendre en charge la mémoire? La photographie est-elle en soi garante de vérité autobiographique, de vérité sur le sujet?

Sebald comme Perec semblent nous signifier qu'une image seule, qu'une photographie ne suffit pas.
Rappelez-vous ce qu'écrit Barthes dans La chambre claire, au sujet de la photographie de sa mère enfant, pour justifier son absence dans le texte :
« Je ne puis montrer la Photo du Jardin d'Hiver. Elle n'existe que pour moi. Pour vous, elle ne serait qu'une photo indifférente, l'une des mille manifestations du « quelconque » ; elle ne peut en rien constituer l'objet visible d'une science ; elle ne peut fonder une objectivité, au sens positif du terme ; tout au plus intéresserait-elle votre studium : époque, vêtements, photogénie ; mais en elle, pour vous, aucune blessure »
De la même manière, V. Montémont rappelle ceci :
" rien ne ressemble plus à un portrait d’ancêtre en robe d’apparat ou en uniforme qu’un autre. Il faut la puissance du commentaire pour les extraire de leur anonymat, et c’est à travers ce prisme que ces clichés sont regardés et « lus »". (p.468, "Dites voir: sur l'ekphrasis", in Littérature et photographie, op.cit.). 


Christian Boltanski - photographies extraites des Modèles. Cinq relations entre texte et image.
Autrement dit, si la photographie donne l'illusion d'un "pacte référentiel", d'une vérité biographique, ce n'est qu'une illusion et, pour atteindre une vérité du sujet, l'image ne suffit pas : c'est ce que montre le travail de Christian Boltanski dans Les modèles. Cinq relations entre texte et image (Paris, Cheval d'attaque, 1979). Boltanski y prend le parti d'un divorce entre le texte et l'image : différents portraits, au même endroit, sont présentés comme des portraits de lui. Ainsi, la valeur référentielle de la photographie est brisé: "tout enfant est Christian Boltanski", dira-t-il dans La vie possible de Christian Boltanski (C. Grenier et C. Boltanski, Seuil, 2007).

Photofictions ou photobiographie?

A partir de 1975 donc, le genre autobiographique va donc se renouveler, et s'ouvrir à d'autres médiums comme la photographie, qu'elle soit présente dans le texte (Barthes) ou absente (Perec).
Pour compléter ce (trop) rapide tour d'horizon, il faudrait évoquer un texte d'Hervé Guibert, L'image fantôme (1981, donc un an après La chambre claire). Hervé Guibert comme Roland Barthes s'intéressent tous deux au rapport intime, personnel, qu'un sujet - le spectator ou le "regardeur"- entretient avec la photographie. 
On pourrait également citer, dans le domaine des arts visuels, l'exposition Mythologies individuelles, présentée par Christian Boltanski à Pompidou en 1972. Boltanski y reconstruit, par l'usage de divers objets, ou de photographies, des épisodes d'une vie qu'il n'a jamais vécue...

Pour prolonger la réflexion...

Vous l'aurez compris, le sujet est vaste et ne concerne pas la littérature seule. Pour élargir la perspective, on pourra consulter avec profit cet article de Magali Nachtergael, "Photographie et machineries fictionnelles" qui permet de mieux comprendre les liens entre fiction, autobiographie et photographies en faisant appel à de nombreux exemples du genre "photo-narratif"et en rappelant le contexte d'apparition de ces oeuvres. L'article fait une large place à Barthes, Guibert mais aussi à Sophie Calle. 


Boltanski, Sans titre (1989)- Assemblage: lampes, boîtes à biscuit et photographies, coll. part.
On pourra aussi mettre en relation les oeuvres de Christian Boltanski avec les récits de W.G. Sebald.  Dans son travail, Boltanski donne en effet une large place à la photographie avec, au coeur de sa une démarche artistique, une interrogation permanente sur la mémoire (et notamment la mémoire de la guerre et de la Shoah). 

Boltanski, Personnes, installation au Grand Palais, 2010.
En 2010, il a d'ailleurs présenté une installation, nommée Personnes, au Grand Palais à Paris : des montagnes de vêtements disposés en tas, vidés de leurs corps, comme autant de "défroques de la mémoire, de la vie, de la mort".  Le site de la Monumenta 2010, consacrée à Boltanski pourra être consulté avec profit car de nombreuses problématiques sont parallèles à celles qu'abordent les oeuvres de Sebald : le rapport entre mémoire individuelle et mémoire collective, le recours à l'archive, et au témoignage, les liens entre l'histoire et la fiction.


On pourra terminer en s'interrogeant sur la place de l'auteur, (Sebald) dans cette fiction qu'est Austerlitz : sur certaines photographies, c'est Sebald lui-même qui apparaît - la photographie de couverture en étant un exemple. 

N'y a-t-il pas là une manière d'autoportrait de "biais",  comme le pratiquait certains peintres hollandais se représentant discrètement dans leurs tableaux?

Jan Van Eyck, Les époux Arnolfini (82 x 60 cm), 1434, National Gallery, Londres.

Les époux Arnolfini, détail.

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2 Responses to Photographies, autobiographies (et "photofiction")

  1. mathieu says:

    Bonjour, j'espère que vous aurez ce mail ! Je me permet de vous contacter concernant notre exposé sur la représentation de la Shoah dans Austerlitz. Notre exposé est prêt et nous sommes disposés à le présenter mercredi. Mais étant donné qu'il reste un exposé a entendre, puisque nos camarades n'ont fait qu'une partie, et 3 autres exposés à reprendre, nous voulions savoir s'il était possible de passer la semaine qui suit, parce que nous avons besoin d'une quarantaine de minutes, sans interruption si possible, car notre exposé est une démonstration de notre thèse sur le roman. Nous sommes toutefois disposés à le présenter à la date prévue si nécessaire. En vous remerciant.
    Respectueusement.
    Mathieu WOLFERSPERGER

  2. Merci de votre message! Je ne vois pas d'inconvénients à ce que vous passiez la semaine suivante. Ce sera notre dernier cours et il y aura (en comptant le vôtre) deux exposés de prévu : par conséquent je vous laisserai immédiatement la parole, puis nous évoquerons la mélancolie dans les deux textes avec une deuxième présentation, pour finir avec une petite conclusion dont je me chargerai - et que je compléterai en ligne sur ce blog si nécessaire.
    C'est une bonne idée: nous aurons donc le temps de discuter et de débattre un peu mercredi sur les limites de la représentation en photographie, et sur le court-métrage de Chris Marker.
    A mercredi donc!

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